Ep5 – Suspendre son jugement en sciences ?

Justice

Hier, en toute fin d’article, Je vous ai dit que je ne savais pas vraiment quoi présenter. La nuit portant conseil, je vais vous expliquer pourquoi suspendre son jugement lorsqu’on veut (vraiment) savoir quelle théorie est la bonne pour répondre à un questionnement.

Je vais poursuivre sur les principes de méthodologie scientifique. Car on ne peut pas réfléchir scientifiquement comme on traite des sujets au bar du coin, vous en conviendrez…

Cet article fait partie d’une série

Je me suis lancé le défi de publier 31 articles en mars 2021 pour faire un tour d’horizon de la science. Celui-ci est le cinquième publié (le premier est le sommaire du défi visible ici)

Quand suspendre son jugement ?

Avoir un jugement à priori n’est pas mauvais en soi, mais ça dépend pour quoi faire…

Les situations ou il convient de conserver son jugement

Et oui, commençons par le commencement…

Mais c’est quoi, au juste, ce jugement ?

Le jugement est un automatisme mental qui nous donne immédiatement une impression, un avis sur le monde, sur une situation afin de nous permettre d’y répondre. On en a besoin dans nos interactions quotidiennes au monde.

La sensation du quiétude ou de danger, l’attention face à la prédation, savoir tout de suite si on est en sécurité ou pas… c’était très utile à l’homo-sapiens en milieu naturel et c’est toujours primordial dans nos sociétés complexes.

Notre cerveau capte une énorme quantité d’informations sensorielles (surtout visuelles, puis auditives, les 2 sens les plus utilisés, enfin les autres sensations et pas que 5 sens, mais toutes les « entrées sensorielles »). Impossible de tout analyser consciemment. Ce travail nécessiterait une concentration phénoménale, un temps de traitement énorme et une énergie (dans le sens « glucose », pas « chakra ») impressionnante. Alors, pour soulager la conscience, notre cerveau surveille surtout ce qui sort du bruit de fond, ce qui cloche, ce qui alerte. Il compile ces données et transmet une réponse automatique en mode « sensation » : peur, tension, alerte mais aussi confiance, quiétude.

Le jugement ne sort pas du chapeau

Il est en effet en partie inné, sur la base de nos réflexes, mais se construit, s’affine, se perfectionne avec l’expérience, les habitudes, la lecture consciente de notre environnement, nos croyances, notre culture

Autant il est performant pour synthétiser tout ça en une fraction de secondes, autant il va passer à coté d’éléments que seule la conscience permet de traiter par le questionnement, l’analyse

C’est une source de biais cognitifs, on y viendra un peu plus tard.

Notre jugement nous permet d’avoir un avis sur tout, des à priori à propos de chaque question, sans avoir les connaissances et l’analyse des sujets traités.

Petite expérience de pensée

Et ça, c’est un sujet qui reviendra aussi par la suite 😉

Si vous vous promenez dans un parc, avant même que vous le voyez consciemment, votre inconscient aura détecté ce gros chien derrière la haie.

Vous aurez immédiatement une impression de danger attirant votre attention.

En fonction de votre familiarité aux chiens (accident ? Peur ? Habitude de côtoyer ?…) votre réaction peut aller de la simple vigilance à la peur panique.

Dans tous les cas, votre réaction sera adaptée (à vous), le jugement de danger est utile.

Maintenant, vous êtes en train de discuter entre amis et vient sur la table la question du nucléaire. Votre jugement s’active immédiatement selon vos expériences et votre culture. Controversé, ce sujet vous positionnera probablement dans une sensation de méfiance. Et sans rien connaitre à l’industrie du nucléaire, sans rien comprendre de la physique quantique à l’oeuvre dans la radioactivité, vous trancherez un avis issu de votre jugement.

Mais au final, il n’y a rien de factuel dans cet avis.

Nous entrons dans les situations où nous devrions suspendre notre jugement

Les situations dans lesquelles notre jugement est un obstacle à l’analyse

Là, on s’attaque à des situations nécessitant une réflexion sur des éléments tangibles, pourtant nos affects nous imposent un jugement prédéterminé.

Et notre fonctionnement normal est de chercher confirmation du jugement : tout à l’heure, notre attention cherchait à confirmer la présence du chien et si on ne l’avait pas vu, alors on aurait inféré qu’il devait se cacher dans les parages. Chaque bruit de feuilles, chaque mouvement suspect dans les buissons nous confortent sur la présence du chien, même si on ne le voit pas.

C’est heureux, car un prédateur peut se mettre à l’affut.

Mais sur des questions plus techniques, nous entrons dans un biais de confirmation (je reparlerai des biais durant mon défi, mais ça, c’est déjà dit) c’est à dire chercher tout ce qui confirme l’hypothèse « le nucléaire, c’est mal »

Mon propre cheminement sur le sujet…

J’étais à priori contre le nucléaire donc en 2011, suite à l’accident de Fukushima, j’étais conforté dans ma position. Juste parce que le nucléaire, c’est sale, dangereux, obscur. Mais est-ce la vérité ? Est-ce construit sur des connaissances ? Non, parce que la voiture, c’est sale aussi, ça tue aussi, les lobbys automobilo-pétroliers sont aussi obscurs, mais mon avis n’est pas aussi fermé… Ah, donc je rate peut-être quelque chose, là.

Enfin autre problème, même pour garder ma position d’anti-nucléaire, puis-je simplement argumenter par « c’est mal ! » ?

Un pro-nucléaire peut prendre un ascendant lors d’un débat simplement s’il m’affirme que le nucléaire n’émet pas de CO2, et c’est important pour moi, ça. Quoi lui répondre ? On doit développer les énergies vertes – éolien et solaire. Il peut encore me rétorquer que ces énergies « vertes » ne le sont pas tant que ça si on prend en compte toute la chaine de la fabrication au démantèlement. Et que de toute façon, il faudrait des milliers d’éoliennes, que cette énergie n’est pas constante, qu’on en produit le plus quand la demande est faible… Pas gagné, surtout que, par méconnaissance, je n’ai pas plus d’arguments que de vagues informations de « on m’a dit que le voisin du père d’André aurait lu quelque-part que… »

Alors, il ne me reste plus qu’une seule solution : suspendre mon jugement et aller chercher des informations fiables pour me construire une idée factuelle, avoir des arguments pertinents et un raisonnement basé sur le réel.

Basé sur le réel ? Comme la science ? Donc si je fais ça, je fais de la science ?

Pourquoi suspendre son jugement en science ?

Et oui, je fais ainsi une «  Revue de littérature », une étape essentielle de la recherche : que sait-on déjà, et comment l’a-t-on su ?

Suspendre son propre jugement permet de chercher les thèses et anti-thèses d’un sujet, puis de les classer par importance factuelle, pas suggérée par ma propre opinion. La science colle au réel, pas aux croyances.

Pour l’instant je peux dire « je crois que le nucléaire n’est pas la solution ». Après exploration des connaissances, je pourrai dire « je sais que le nucléaire – résultat de l’analyse – car – arguments documentés -».

Donc suspension de jugement et recherche de sources…

Résultat de recherche google scholar

Ah, oui, quand même ! 180000 articles scientifiques à compulser… Ok, ok…

Bon ben, à la décennie prochaine…

Autre solution, voyons si quelqu’un a déjà fait le travail :-))

Ouf, j’ai trouvé. Merci Le Réveilleur !!!

Je vous mets le lien d’une de ses vidéos « résumé » : Fonctionnement des centrales nucléaires (canicule, tritium, durée de vie…) – ÉNERGIE#11

Il faut faire confiance ? Non, enfin oui, prudemment…

En clair, non je ne fais pas confiance d’emblée, j’ai suspendu mon jugement personnel. Je fais confiance à la factualité de son contenu si et seulement si :

  • Il cite ses sources
  • Les sources citées sont factuelles – ici, ce sont des articles universitaires, des rapports d’organismes officiels… Le ton est factuel et non partisan
  • Les sources sont multiples – ici, on trouve des sources de plusieurs labos de recherche, de plusieurs organismes, français et étrangers
  • Les données issues de ces sources sont cohérentes – c’est le cas, il y a continuité des valeurs données d’une source à l’autre
  • Il incite à vérifier par nous même, non pas pour asseoir une autorité mais bien en avouant qu’il est faillible

Bref, je peux accorder une confiance à son travail qui est une description factuelle, sans idéologie.

J’ai donc regardé toutes ses vidéos sur le nucléaire. Et vous savez quoi ?

Je n’ai plus autant ma certitude initiale… Certes le nucléaire pose de graves problèmes et je continue de penser qu’il faut limiter son usage. Mais c’était à faire avant même la première centrale. Maintenant, on a des déchets sur les bras. Et un moyen de les traiter, c’est de les recycler dans des centrales de nouvelle génération acceptant le MOX, voire de 4ème génération qui « produisent » de l’énergie à partir des déchets actuels. On a donc un recyclage, réutilisation, de l’électricité et au final moins de déchets… si on continue dans le nucléaire. Si on l’arrête, alors on a juste des déchets… dangereux.

Mais faites-vous votre propre idée sur la question en suspendant votre jugement…

A demain !

Sources

Mon défi : Tour d’horizon de la science en 30 jours

Les règles que je me suis fixées :

  • Je publie un article par jour pendant le mois de mars 2021
  • Je traite de la méta question de LA science
  • Je fournis mes sources principales
  • Je suis faillible et peux faire des erreurs, je les reconnaitrai publiquement lors de la correction d’articles (et créditerai celui ou celle qui me le fera savoir) – pas pour des fautes d’orthographe non plus 😉 il n’y a pas d’intérêt.

J’aimerais votre avis sur mon défi :

  • est-ce une bonne idée ?
  • que souhaitez-vous que je traite ?
  • est-ce utile, avez-vous appris de mes articles ?

J’attends vos commentaires.

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Un commentaire

  • Très intéressant, je m’en servirai dans la vie de tous les jours. Je juge trop (les personnes) sans réfléchir… merci Christophe, une belle leçon de science et de vie.

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