Ep26 – Construisons un récit pseudo-scientifique

Ecrire une pseudo-science

Aujourd’hui, nous allons décrypter pourquoi le discours scientifique est moins attrayant que des récits plus hasardeux.

Cet article fait partie d’une série

Je me suis lancé le défi de publier 31 articles en mars 2021 pour faire un tour d’horizon de la science. Celui-ci est le vingt-sixième publié (le premier est le sommaire du défi visible ici)

L’humain a peur de l’incertitude

C’est un classique de psychologie : l’humain n’aime pas le risque de perdre, mais plus que tout, il lui est très inconfortable de ne pas avoir d’explication. Dans une situation un peu mystérieuse, à votre avis, un humain va-t-il préférer s’intéresser à une explication probablement fausse ou accepter de ne pas savoir ?

Et oui ! Ne pas savoir est angoissant. Alors on privilégie une réponse faisant appel à notre bon sens, même si elle n’est pas très rationnelle plutôt que de laisser un vide de sens.

La science se construit lentement

Pour avoir une réponse de type scientifique, il faut mobiliser ses raisonnements conscients et du temps, de la recherche de sources…

La science prend son temps. Or on en a pas, on veut une réponse rapide.

L’effet d’ancrage

Dans cette situation, la première explication un peu étayée et attractive va s’ancrer dans notre vision des choses. Il faut une réponse facile à comprendre (pour ne pas avoir à mobiliser l’attention). Plus les arguments de bon sens seront présents et plus l’ancrage sera facilité.

Ensuite, par le biais de confirmation, le raisonnement panglossien, on va conforter ce scénario comme privilégié.

Difficile ensuite de revenir en arrière.

La science se construit contre le bon sens

Étienne Klein nous dit :

un énoncé scientifique, lorsqu’on l’entend pour la première fois, nous semble absurde.

Qui a déjà vu un mouvement rectiligne et uniforme ? Personne

En effet, lorsque Galilée démontre que tous les corps tombent à la même vitesse, dans le vide, personne n’a pu le constater.

Lorsque Newton décrit l’inertie d’un corps, personne n’a vu ce phénomène.

Et c’est de pire en pire : Einstein nous décrit un espace temps qui se déforme, un temps qui est différent pour chacun… Higgs nous dit que les corps n’ont pas de masse mais interagissent avec un champ quantique qui les freine, effet que nous interprétons comme la masse…

Pourtant ces affirmations contre-intuitives sont toutes vérifiées au plus haut niveau de confiance scientifique. C’est ainsi que semble fonctionner le réel…

Devant un phénomène non expliqué

La science suspend la question. Cherche des observations, des expériences et fonde des hypothèses sans répondre immédiatement. La réponse est « patience, on cherche… » et ça notre cerveau n’aime pas du tout !

La science se complexifie

S’il était remarquable que l’Afrique et l’Amérique du sud pourraient s’emboiter dès le XVIIIème siècle, personne n’en posera l’hypothèse. Pourquoi ? Parce qu’il ne suffit pas d’avoir une vague intuition, il faut expliquer par quel mécanisme 2 continents de roches solides se seraient déplacés de plusieurs milliers de kilomètres.

Il faut au moins tenter d’autres approches pour confirmer qu’à un moment, Afrique et Amérique du Sud n’étaient qu’un seul continent. Wegener tentera cette approche en étudiant plus précisément les formations rocheuses de part et d’autre, compara les fossiles… Il conforta l’hypothèse mais ce n’était pas encore assez : Une affirmation extraordinaire nécessite des preuves plus qu’ordinaires.

Ce n’est que dans les années 1960 que le mécanisme sera compris et la théorie de la dérive des continents confirmée.

De l’observation initiale à l’explication complète (et elle ne l’est pas encore) il faut du temps, des arguments, des hypothèses, des observations et expériences précises, solides… Il faut plusieurs domaines d’expertises qui constituent chacun des spécialités de sciences. Un scientifique peut passer sa vie dans une de ces spécialités. Il faut donc du monde sur plusieurs générations… Complexe, quoi…

Les histoires fabuleuses séduisent

Eh oui, notre cerveau n’ayant pas envie de laisser un vide « en attendant » une réponse scientifique, ou parce que celle-ci est compliquée, experte, il va se tourner vers les scénarios de « bon sens commun » fussent-ils complètement faux.

Comment construire les pyramides ? Même si les archéologues ont bien des idées, il faut chercher les preuves pour ou contre chaque hypothèse valable.

Donc fouiller les sites, décrypter les hiéroglyphes, expérimenter les méthodes supposées. Et croiser les informations

  • combien d’ouvrier vivaient sur site ?
  • d’où viennent les pierres ?
  • y-a-t-il des traces d’un talus servant à monter les blocs ?

Et en attendant, des personnes non expertes arrivent et pensent trouver par le bon sens, immédiatement, une explication que les meilleurs spécialistes peinent à formaliser. Ce sont des pouvoirs divins, des extraterrestres, une technologie oubliée… et on en fait des documentaires qui passent même sur les chaînes de TV publiques (France 5 ou ARTE) !!!

Ces histoires séduisent malgré de coût des hypothèses

Invoquer des ET pour construire des pyramides, c’est plutôt gonflé.

Nous n’avons aucune trace d’un éventuel passage d’ET sur Terre à part dans les films de SF.

Alors l’histoire s’étoffe, se complète, il existe des manipulations faciles pour tromper la vigilance de cerveaux en quête de réponse toute faite.

Premièrement, commencez votre histoire avec environ 2/3 de plutôt vrai et 1/3 de n’importe quoi.

Ensuite, apportez une réponse simple mais soit disant mystérieuse (position des pyramides calquant les étoiles pour que ET sache où se poser ? Sortir des nombres de son chapeau et en faire des fils conducteurs de l’histoire ?)

Le raisonnement panglossien

Ayez un bon raisonnement panglossien, c’est à dire à l’inverse de la recherche scientifique :

Vous avez un mystère, trouvez une théorie puis par Cherry Picking choisissez les arguments allant dans votre sens en négligeant ceux qui vous contredisent.

Le Cherry Picking est l’action de choisir et ne cueillir que les belles cerises.

Ensuite vous pouvez dire que vos cerises sont belles en oubliant les trop vertes, tachées, bèquetées…que vous avez laissées sur le cerisier.

Enfin, vous avez un panier plein de « cerises » à votre goût pour confirmer votre théorie de départ.

Le mille feuille argumentatif

Pour endormir les encore septiques à ce stade, vous envoyez un mille feuille argumentatif, c’est à dire un grand nombre d’arguments plus ou moins vrais mais en prenant soin de ne pas laisser à l’interlocuteur le temps de réflexion.

Du coup, il n’a pas le temps de vérifier, de se faire sa propre idée et finit par simplifier la tâche en acceptant votre « expertise ». Facile mais redoutablement efficace !

Cette méthode a fait ses preuves

Et elle fonctionne super bien. Comme je vous l’ai dit, des chaines du service public achètent ces documentaires sur les squelettes géants, les constructeurs de pyramides, l’équateur penché…

Mais ça fonctionne très bien à plus petite échelle : les recommandations pour une thérapie orientale ou autre pseudo-médecine, les voyant.e.s, sourciers et autres biogéologues basent leurs argumentaires sur le schéma ci-dessus.

Et on a envie d’y croire. Et on peut y croire.

Les croyances humaines

L’humain croit, il est bourré de croyances. Et la science est une croyance pour ceux qui ne la pratiquent pas.

Je m’explique : vous connaissez même de loin les lois de la gravitation de Newton : 2 corps s’attirent en via une force attractive proportionnelle à la masse de l’objet (plus il est gros, plus il attire) et qui diminue en fonction de la distance (la force diminue au carré de la distance, plus exactement).

Mais n’est-ce pas une simple croyance en la science ? Savez-vous comment Newton a su cette loi ? Quel était le contexte de sa découverte ? Quelles en sont les applications et les limites ? Non ? Alors c’est une croyance.

Ce n’est pas mauvais en soi, croire au diagnostique de son médecin, croire en l’expertise d’un architecte, c’est utile parce que nous ne pouvons ni être expert dans tous les domaines, ni passer son temps à chercher des sources fiables, les décortiquer, comparer avec les dires de l’expert…

Les croyances croyantes

Il y a des croyances d’ordre plus philosophiques ou religieuses.

Existe-t-il un dieu ? Qui est-il ? Etc.

Ce sont des croyances nobles, des réponses à des questions pour lesquelles la science n’est pas compétente.

Il s’agit de croyances personnelles à respecter. Et elles sont personnelles même si on les pratique en collectif.

Les limites de ces croyances, c’est quand on tente d’en imposer le dogme sur des domaines de compétences scientifiques. Les miracles sont, par exemple « testables » en science. Les invoquer sort de la croyance pour entrer dans le scénario pseudo-scientifique.

Les croyances intéressées

Ce sont des croyances qui influent sur la vie des individus. Ce sont toutes les croyances autour de d’échanges d’argent ou de services. Que le praticien y croie vraiment ou pas ne fait que peu de différence sur les conséquences…

Les pseudo-médecins, voyants, consultants divers qui se donnent une crédibilité quasi scientifique sans aucun bagage, ni aucune preuve solide peuvent être dangereux. Comprenez bien que vous avez le droit d’y adhérer mais qu’il faut savoir rationaliser ces croyances. Que vous croyez aux énergies vitales et Chakras pour vous sentir serein, aucun problème, au contraire, si ça marche sur vous… par contre certains dépassent leurs sphères de compétences et ça fait mal ! Un pasteur exhorte ses fidèles à jeter leurs traitements médicaux car il a « proclamé » et Jésus a détruit les maladies…

Vous connaissez les conséquences ? J’ai travaillé dans des soins intensifs de cardiologie et on avait fréquemment des patients admis en état d’aggravation de leur maladie cardiaque par « rupture de traitements » : ils ne prenaient plus leurs médicaments quotidiens. On a eu du mal à savoir d’où venant cette inobservance des traitements. Les patients disaient avoir fini la plaquette, ou ne pas avoir d’argent pour les acheter… sauf que c’est pris en charge à 100% par la sécu dans ces maladies cardiaques graves. Et on insiste bien sur l’importance des traitements, et c’est angoissant d’avoir un coeur qui déraille.

Mais le pasteur a proclamé, les fidèles ont obéi par croyance…

D’autres intéressements par croyance

Les documentaires moisis que j’ai déjà utilisé en exemple :

Il faut des fonds, demandés aux croyants pour que le documentaire existe. Financement participatif, recherche de subventions (qui pourraient vraiment servir utilement) … Les levées de fonds atteignent plusieurs centaines de milliers d’Euros par documentaire. Ensuite ils touchent les droits de diffusion, droits d’auteurs…

Les sectes, mouvements sectaires

L’histoire du pasteur est franchement à cette limite. Mais il y a le cas de Raël, par exemple. D’autres sectes, qui enferment des personnes par croyance et c’est souvent intéressé financièrement…

Comment se prémunir des croyances néfastes ?

En ayant conscience que nous sommes tous croyants pour de bonnes et de mauvaises raisons.

En restant septiques, juste ce qu’il faut pour douter intelligemment des croyances qu’on nous propose.

En suspendant son jugement si nécessaire pour faire le point.

En utilisant le rasoir d’Ockham, c’est très puissant comme outil simple et rapide.

En se forçant à accepter l’incertitude.

En mesurant les conséquences de la croyance.

En se tournant vers la connaissance quand la croyance peut avoir des conséquences graves, et là, ne pas hésiter à explorer des sources fiables si nécessaire.

Avec cet article, vous êtes déjà prémunis de la majorité des manipulations

Et je tiens à redire que croire, c’est OK, normal, respectable.

Si vous aimez guérir de petits maux par des granules de sucre, aucun problème mais en sachant qu’aucun cancer ne guérira avec du sucre en granules, quel qu’en soit le nom.

Sources

Mon défi : Tour d’horizon de la science en 30 jours

Les règles que je me suis fixées :

  • Je publie un article par jour pendant le mois de mars 2021
  • Je traite de la méta question de LA science
  • Je fournis mes sources principales
  • Je suis faillible et peux faire des erreurs, je les reconnaitrai publiquement lors de la correction d’articles (et créditerai celui ou celle qui me le fera savoir) – pas pour des fautes d’orthographe non plus 😉 il n’y a pas d’intérêt.

J’aimerais votre avis sur mon défi :

  • est-ce une bonne idée ?
  • que souhaitez-vous que je traite ?
  • est-ce utile, avez-vous appris de mes articles ?

J’attends vos commentaires.

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