Ep14 – La Montagne Pelée va entrer en éruption !!! (Suite)

Montagne Pelée et St Pierre de la Martinique

Hier, nous avons vu les indices qui font penser que la Montagne Pelée, volcan tristement célèbre de Martinique, entre dans une nouvelle phase d’activité.

Nous avons vu que les données scientifiques à notre disposition montre que ce volcan va exploser un jour.

Allons plus loin…

Cet article fait partie d’une série

Je me suis lancé le défi de publier 31 articles en mars 2021 pour faire un tour d’horizon de la science. Celui-ci est le troisième publié (le premier est le sommaire du défi visible ici)

La future éruption de la Pelée…

A ce stade de l’article, vous avez compris que la Montagne Pelée se réveille et va donner une éruption qui va détruire St Pierre…

Et bien c’est pas vrai. Pourtant je ne vous ai pas menti, mes sources sont fiables : OVSM-IPGP, Préfecture de Martinique, thèses et articles de revues.

J’ai volontairement biaisé et croisé des informations de 2 types :

  • Les catastrophiques (types d’éruptions, histoire de la Pelée…) pour le sensationnel
  • Le vrai mais tronqué (OVSM, Préfecture…) pour le coté actualité brulante.

Qui a été voir mes sources ?

Le volcanisme de la Montagne Pelée est bien décrit. Et effectivement nous sommes dans la possibilité d’une réactivation catastrophique du volcan car :

  • il s’agit d’un volcan récemment actif (éruptions de moins de 1 000 ans – la dernière a 91 ans)
  • il présente toujours une activité sismique de base, faible mais existante.
  • il a des cycles éruptifs continus depuis 300 000 ans, parfois avec des pauses de plusieurs milliers d’années.
  • il fait partie d’un ensemble plus vaste et actif (arc volcanique antillais avec quelques éruptions très récentes comme Monserrat et une activité volcanique actuelle (St Vincent, Ste Lucie, Dominique, Guadeloupe…))
  • les mécanismes à l’origine du volcanisme, issus de la subduction de la plaque atlantique sous la plaque Caraïbe, sont en cours. Il n’y a donc aucune raison que leurs conséquences disparaissent.
  • l’histoire du volcan décrit des éruptions explosives liées au type de magma présent. Il n’y a pas de raison que cela change en peu de temps.

Par contre, nous n’avons aucune idée de l’évolution précise du volcan. En d’autres termes, prédire qu’il entrera en éruption, c’est certain, vous dire que ce qui est repéré aujourd’hui annonce une catastrophe, c’est impossible. La prochaine éruption majeure est peut-être pour l’année prochaine ou dans 150 ans.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que par effet de style, en relatant du sensationnel, on peut mentir sur la réalité d’informations bien moins « sexy ».

C’est comme confondre climat et météo. On peut avoir une idée assez précise de ce que sera le climat dans 5 ans sans pouvoir prévoir la météo à plus de 10 jours.

On peut prévoir quels seront les cycles éruptifs de la Pelée sans pouvoir dire ce qui s’y passe maintenant.

Tout ce que j’ai dit à propos du volcanisme de la Pelée est vrai mais il faut décorréler l’histoire générale du système des évolutions quotidiennes repérées.

Pour avoir un esprit critique, veillez à grouper les informations dans des échelles comparables (dans le temps, dans l’espace…)

Un plus, relisez vous même les informations à la source. Mais ça demande du temps, on ne peut pas le faire pour tout.

Après ce point méthodologique, je complète l’analyse de l’actualité.

Que disent les spécialistes à propos des récents événements ?

En fait, ils ont repéré l’évolution de 3 paramètres surveillés en continu sur le volcan. C’est suffisant pour passer à un niveau d’études plus poussées.

Le passage en niveau jaune permet de mobiliser des équipes et des moyens matériels supplémentaires pour l’étude plus approfondie du volcan.

Il n’y a pas d’activité perceptible de la Montagne Pelée, juste quelques modifications dans l’activité de base.

A quoi correspondent les 3 paramètres qui ont changé ? Avec quelle interprétation ?

Il s’agit de 3 types de signaux sismiques qui sont en augmentation.

Décryptage :

 » L’augmentation de la sismicité d’origine volcanique superficielle »

Il s’agit de microséismes se produisant juste sous le volcan, typiquement entre 3 et 5 km de profondeur et se reproduisant à l’identique dans le temps. On les appelle des séismes Volcano-Tectoniques ou VT.

On observe souvent des « essaims de séismes VT » c’est à dire une série groupée dans le temps puis des pauses plus ou moins longues entre les séries.

Le volcan faisant 1400 m d’altitude, on peut s’imaginer le foyer de ces séismes environ aussi profond que la montagne est haute depuis St Pierre. Ce sont des séismes de surface. Ils sont de faible amplitude et ne sont pas ressentis. Seuls les sismographes disposés autour du volcan sont capables de les détecter.

D’ailleurs, ils sont parfois trop faibles pour pouvoir être localisés.

Interpretation

Depuis l’existence de réseaux d’observations modernisés à partir de 1980, la sismicité d’origine volcanique sous la Montagne Pelée est typiquement très faible, quelques dizaines de séismes par an en moyenne sont enregistrés. Des essaims de séismes ont déjà été clairement enregistrés en 1980, en 1985-1986, en 2007 et en 2014. Cependant les essaims de 2007 et 2014 ont pu être reliés directement à des séismes de fortes magnitudes dans l’arc antillais. L’augmentation de la sismicité d’origine volcanique superficielle (jusqu’à 4-5 km sous le sommet) observée depuis avril 2019, se situe donc clairement au-dessus du niveau de base caractéristique pour la Montagne Pelée. Bien que cette sismicité puisse être liée à l’augmentation graduelle de la sismicité à l’échelle régionale (des travaux de recherche sont en cours) qui perturberait le champ de contraintes du volcan, elle n’est clairement pas associée à des séismes tectoniques majeurs tels qu’en 2007 et 2014. Cette augmentation pourrait donc aussi résulter des modifications de l’activité du système hydrothermal sous la Montagne Pelée.

Donc pas de panique, les 2 hypothèses à vérifier sont
  • La sismicité globale dans la région est en augmentation (à cause de la subduction et des réarrangements de la croute sous les contraintes) et il est possible que cela affecte aussi les roches fracturées sous le volcan. On imagine bien que si du magma remonte en force régulièrement depuis 300 000 ans, les roches sous le volcan sont sur un point de fragilité…
  • Le système hydrothermal profond se modifie, par érosion par l’eau chaude, des roches se réarrangent alors. Ces phénomènes peuvent se stabiliser naturellement ou provoquer des modifications en « cascade » et aboutir à une activité hydrothermale plus importante (Réapparition de sources chaudes, fumerolles…) voire à l’extrême une activité de type phréatique.

Vous noterez que la remontée de magma pas envisagée comme hypothèse principale.

Autre fait : la surveillance automatisée remonte seulement à 1980, soit seulement 40 ans de recul pour des phénomènes géologiques. Finalement, si ce genre d’événement se produit en moyenne tous les 50 ans, alors on ne fait que capter pour la première fois un phénomène récurrent.

En tout cas, ces signaux ne sont pas spécifiques d’une activité volcanique magmatique et ne prédisent en rien une éruption.

 » En avril 2019, une sismicité volcanique est apparue en profondeur autour et sous la Montagne Pelée. »

Ce sont des séismes dans la zone de la chambre magmatique. Ils se situent sous l’édifice de surface ou très proche et sont assez profonds (±10km) et correspondent donc à l’épaisseur de la croute de la plaque caraïbe. Ils sont différents des précédents car leur profondeur indique une origine magmatique. La chambre magmatique est peut-être en train de se remplir, créant des contraintes sur les roches voisines.

Interprétation

Ceci est déjà plus spécifique et une hypothèse forte est la remontée de magma vers la chambre magmatique.

Ces phénomènes sont attendus sous un volcan actif, ils prédisent qu’il va rester actif mais ne permettent pas d’affirmer qu’une éruption est sur le point d’arriver à courte échéance. Le magma peut rester « stocké » dans la chambre magmatique ou remonter plus haut… Affaire à suivre.

 » De nouveaux signaux enregistrés de type trémor ont été observés les 8 et 9 novembre 2020 »

Je cite l’OVSM :

Enfin, de nouveaux signaux enregistrés de type trémor ont été observés les 8 et 9 novembre 2020 : ils pourraient correspondre à une réactivation du système hydrothermal. Des recherches sont en cours pour mieux déterminer les processus à l’origine de ces signaux et notamment une influence éventuelle des fortes précipitations lors de cette période.

Rappelez-vous, les trémors traduisent le passage en force d’un fluide dans le réseau de failles. De l’eau, de la vapeur, par exemple. Pas forcément du magma…

Interprétation

Comme c’est dit dans le texte de l’OVSM, on pense que ces signaux sont à lier aux fortes précipitations de novembre (avec dégâts importants, glissements de terrains…) Ce phénomène météorologique a certainement surchargé le système hydrothermal du volcan. Des mouvements de vapeur ou d’eaux souterraines sont donc probablement la cause des trémors enregistrés.

Là aussi, il ne s’agit vraisemblablement pas d’activité magmatique.

La nécessité de compléter les observations

Dans tout ça, on a peu d’éléments concrets à se mettre sous la dent.

C’est un peu frustrant, et c’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’améliorer et d’affiner la surveillance du volcan.

Pris un a un, les trois signaux ne signifient rien de vraiment particulier.

Associés ensemble, ils ne permettent pas de privilégier un scénario plutôt qu’un autre…

3 observations de 3 phénomènes totalement indépendants mais survenus dans le même espace de temps ?

C’est tout à fait possible : Une remontée de magma profond dans la chambre magmatique, des réarrangements de l’édifice volcanique lié à des contraintes tectoniques régionales et un épisode pluvieux intense qui surcharge le système phréatique du volcan. 3 évènements différents et distincts dans le même temps de surveillance et hop, on passe en vigilance jaune.

En fait, ce scénario est à la fois probable et rassurant.

Une réorganisation de l’activité volcanique qui se traduit par ces 3 signaux ?

Parfaitement envisageable : Une remontée de magma chaud dans la chambre magmatique change les échanges de chaleur hydrothermaux profonds vers une reprise d’activité dans l’édifice. Une pluie intense vient charger ce système et provoque les trémors que d’autres pluies intenses du passé n’ont pas montré car l’activité globale a augmenté.

Une éruption est à prévoir à court terme ?

Possible mais peu probable. En tout cas, les signaux modifiés sont insuffisants pour aller dans ce sens. Les interprétations privilégiées sont plus à mettre en lien avec des phénomènes hydrothermaux qu’à une activité magmatique.

C’est bien l’objectif du renforcement de la surveillance : Quels scénarios peut-on éliminer ou privilégier ? Des explorations supplémentaires sont nécessaires.

Croiser ses sources

Si ces 3 marqueurs d’activité seuls ne permettent pas de poser un scénario privilégié, il ne faut pas oublier les autres paramètres surveillés qui eux ne montrent (encore) rien.

  • Pas d’activité des sources chaudes, c’est à dire que la température reste constante (et même poursuit sa baisse depuis 1960), la chimie des eaux reste stable (pH – acidité, conductivité – capacité à conduire le courant électrique). Or on sait que si du magma remonte, la chimie de l’eau change, s’acidifie; les eaux chauffent.
  • Pas d’activité fumerolliennes : Lorsque du magma remonte, il se dégaze partiellement. Ces gaz s’échappent de l’édifice sous forme de fumerolles. La Montagne Pelée en est dépourvue (contrairement à la Soufrière de Guadeloupe). L’évolution de la chimie, de la température et du volume des gaz émis sont en relation avec l’arrivée en surface du magma. En Martinique, rien ! Pas de fumerolles détectées.
  • Pas de déformation du volcan : si du magma remonte à l’intérieur du volcan, il repousse les roches à proximité. La montagne « gonfle ». On utilise des balises GPS, des inclinomètres, des mesures laser ou LIDAR (mesure en 3D des distances à l’appareil qui permet de cartographier précisément le volcan en volume). Si du magma remonte on doit pouvoir voir une déformation du volcan. Sur la Pelée, rien de significatif.

Donc, si on compile toutes ces données, on comprend qu’il ne se passe probablement rien de magmatique à part peut-être une remontée de magma à grande profondeur.

Une vigilance jaune pour la science

La vigilance jaune va donc surtout servir à préciser et compléter l’ensemble des paramètres surveillés. Et avec un peu de recul, soit on verra l’activité augmenter, se manifester sur d’autres paramètres et on pourra conclure à un réveil du volcan, soit les paramètres vont se stabiliser et on pourra repasser en « vert ». Il est possible aussi que l’on reste dans une phase d’activité modérée obligeant à rester vigilants sur la durée.

Enfin, certains volcans sont entrés en éruption sans signes précurseurs. Ce qui rend les conclusions plus difficiles et force à l’humilité face à un phénomène naturel avec lequel nous devons vivre.

Là encore, le renforcement de la surveillance permettrait de ne pas passer à côté de signes discrets de reprise d’activité.

Et c’est aussi un bon terrain de jeu pour ingénieurs pour améliorer les techniques utilisées dans la surveillance des volcans en général, c’est un bon prétexte à pratiquer de la science qui créera de nouvelles connaissances tout en étant utile à la population soumise à l’aléa volcanique.

Conclusion

Méthodologique

Croisez vos sources et remontez à la source.

Le communiqué de presse est une synthèse d’un consensus de 20 chercheurs experts en volcanologie. C’est à dire que tous ont validé le passage en vigilance jaune au regard des faits présentés. (Vous vous souvenez ? Consensus = environ 100 points preuves)

Des hypothèses sont émises avec précaution car le sujet est à creuser, c’est ça la conclusion de cette histoire : il y a quelque chose à chercher pour comprendre.

La vigilance jaune ne concerne donc pas directement la population mais bien plus les scientifiques en charge de la surveillance de la Montagne Pelée.

Scientifique

A aucun moment il est dit que la Pelée va entrer en éruption prochainement. Bien entendu, ce n’est pas totalement exclu mais si peu probable…

Pour l’instant, rien n’est inquiétant pour la population locale. Dormez tranquilles Pierrotains, l’OVSM veille sur votre Pelée.

Sources

  • Communiqué de presse de l’OVSM-IPGP du 4 décembre 2020
  • Bilan mensuel de l’activité volcanique de la Montagne Pelée et de la sismicité régionale de la Martinique, OVSM-IPGP Septembre 2020
  • M. C. Chabou (), Les volcans – cours de Licence Géosciences .Université Ferhat Abbas
  • R. D’Ercole, J-P. Rançon. La future éruption de la montagne Pelée: Risque et représentations. M@ppemonde, Maison de la géographie, 1994, Les risques naturels, pp.31-36. hal-01161639
  • M. Fichaut (1986), thèse : Magmatologie de la Montagne Pelee. Université de Bretagne Occidentale.

Et vous, que vous inspire cet article ?

Mon défi : Tour d’horizon de la science en 30 jours

Les règles que je me suis fixées :

  • Je publie un article par jour pendant le mois de mars 2021
  • Je traite de la méta question de LA science
  • Je fournis mes sources principales
  • Je suis faillible et peux faire des erreurs, je les reconnaitrai publiquement lors de la correction d’articles (et créditerai celui ou celle qui me le fera savoir) – pas pour des fautes d’orthographe non plus 😉 il n’y a pas d’intérêt.

J’aimerais votre avis sur mon défi :

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  • est-ce utile, avez-vous appris de mes articles ?

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